Vous êtes ici : Accueil > Au cœur d’un chantier de démantèlement

Actualité | Reportage | Focus | Energie nucléaire | Démantèlement | Déchets radioactifs

REPORTAGE

Au cœur d’un chantier de démantèlement


Dernière étape de la vie d’une installation nucléaire, l’assainissement-démantèlement constitue un enjeu sociétal, technique, et économique majeur pour les exploitants nucléaires, dont le CEA. Comment les équipes du CEA mènent-elles ces chantiers de très grande envergure ? Pour en savoir plus, nous nous sommes rendus sur le centre CEA de Cadarache (13), sur le chantier de démantèlement du Complexe de Fabrication de Cadarache.



Publié le 26 janvier 2022

Quand on arrive sur le site du chantier de démantèlement du Complexe de Fabrication de Cadarache (CFCa), quelle n’est pas notre surprise de découvrir des bâtiments on ne peut plus ordinaires qui semblent encore en fonction. Tout est étrangement calme : on entend le chant des oiseaux et le vent jouer avec les feuilles des arbres, il n’y a personne dans les parages... On imaginait tout le contraire, à l’image des travaux de BTP classiques et leur cortège de bruits de marteau-piqueur et pelleteuse en action. Il nous faudra attendre de plonger dans les entrailles de l’installation pour assister en direct à ce chantier hors normes et rencontrer les équipes en plein travail.

Le démantèlement, un chantier titanesque

Hors normes parce qu’il faut de nombreuses étapes et plusieurs années voire décennies avant que des installations nucléaires en fin d’exploitation puissent être démolies ou réutilisées pour d’autres usages. Assainir et démanteler une installation nucléaire est en effet un projet colossal, soulevant à chaque étape de nombreux défis techniques et logistiques, et de ce fait coûteux.

Un opérateur équipé, prêt à démarrer une plongée.

Opérateur intervenant en zone rouge (zone contaminée) en tenue étanche et ventilée ; la combinaison étanche et ventilée, branchée à une centrale de production d’air respirable, est en légère surpression par rapport à l’environnement contaminé extérieur ; elle permet à l’opérateur de respirer et le protège de contaminations éventuelles. © P. Dumas / CEA

« Comme tout exploitant nucléaire, le CEA a la charge de l’assainissement-démantèlement de ses installations arrêtées, dans le respect de la loi, des normes de sûreté et de sécurité, des coûts et des délais», souligne Eric Fontanay, chef de l’Unité Réacteurs et Matières de Cadarache (URMC). Nous nous inscrivons ainsi dans une démarche responsable et durable, de la construction à l’assainissement et démantèlement en passant par l’exploitation. C’est fondamental pour nous d’aller jusqu’au bout de l’exercice et de faire revenir à un état radiologique équivalent à la radioactivité naturelle, l’installation que nous avons utilisée, de ne pas laisser cette responsabilité aux générations futures. Le démantèlement, c’est la dernière étape de la vie d’une installation nucléaire, mais c’est aussi le début d’autre chose. Pour les équipes, c’est un métier qui fait sens. Chacun se sent impliqué et responsable au quotidien. »

Le Complexe de Fabrication de Cadarache (CFCa), objet du chantier, est composé de deux installations nucléaires de base (INB). La première, l’atelier de technologie du plutonium (ATPu), était autrefois dédiée à la fabrication du combustible pour les réacteurs de recherche, et à la production du combustible MOX - aujourd’hui prise en charge par l’usine Melox à Marcoule dans le Gard. La seconde, le Laboratoire de Purification Chimique (LPC), abritait la caractérisation de ces combustibles par procédés chimiques ainsi que le traitement d'effluents liquides et des solides produits. « Le chantier de démantèlement du CFCa a démarré en 2009 : l’ATPu est en très grande partie démantelé et le chantier du LPC devrait quant à lui prendre fin à l’horizon 2035. Soit environ 30 ans de travaux au total ! », explique Marc Juanola, Chef du Service.

Un savoir-faire robuste et des compétences multiples au CEA

Les compétences mobilisées dans un chantier de démantèlement s’étendent de la gestion de projet au contrôle des déchets en passant par la préparation du dossier de démantèlement, la gestion de l’exploitation, les travaux de découpe ou encore la radioprotection.

« Au CEA, nous avons déjà mené avec succès des programmes d’assainissement-démantèlement et j’ai eu notamment la chance de mener un projet de démantèlement de A à Z, lorsque l’on a dénucléarisé le site du CEA à Grenoble, ajoute Annick Ginet, chef du projet CFCa. Le retour d’expérience de ces précédents chantiers, le savoir-faire acquis et les méthodes développées à cette occasion nous sont très précieux pour les chantiers actuels et futurs, même si chaque chantier comporte des spécificités techniques qui lui sont propres. La variété de nos chantiers de démantèlement nous amène à régulièrement nous poser des questions sur le meilleur scénario, la méthode la plus efficace à adopter. Nous sommes ainsi à la fois dotés de compétences éprouvées et robustes tout en étant capables de réactivité et d’adaptabilité. »

Sûreté et sécurité avant tout

Chaque étape d’un chantier de démantèlement est strictement encadrée, préparée, réglementée, sécurisée. Les enjeux de sûreté et la sécurité des équipes sont centraux et les mots « contrôler », « surveiller », « protéger » reviendront comme une rengaine tout au long de notre visite.

Ce n’est qu’une fois vêtus des vêtements et outils de protection requis (combinaison, surchaussures, casquette, gants et masque, sans oublier la ceinture de criticité et le dosimètre individuel), que nous pouvons nous diriger vers le « PC chaud », poste de contrôle où l’on rencontre l’équipe du service de radioprotection. Sa mission : surveiller le LPC en permanence, via des écrans de contrôle, et examiner tout ce qui sort de ces zones réglementées, appareils ou équipements, afin de vérifier qu’il ne s’y trouve aucune radioactivité. 

Service de radioprotection du LPC. Contrôle des appareils et équipements.

Service de radioprotection du LPC. Contrôle radiologique des appareils et équipements. © P. Dumas / CEA

Le service est aussi chargé de tester régulièrement les appareils de mesure de radioprotection. « Nous sommes garants de la propreté radiologique, explique Laurent Faure du service de radioprotection. Il faut que les zones de circulation soient impeccables. Dès l’instant où l’on retrouve de la contamination, si infime soit-elle, tout est tracé par une fiche d’information radiologique. Notre rôle est aussi de faire de la prévention et de rappeler l’application des règles ». Et en effet, à chaque entrée et sortie d’une zone réglementée, nos mains, pieds et équipements seront systématiquement contrôlés.

En parallèle, des ingénieurs en sûreté, qualifiés en criticité, s’assurent que l’installation est exploitée conformément au référentiel de sûreté et que les consignes de criticité sont bien appliquées, notamment via des visites de surveillance.

Valeurs de différents rayonnements ionisants, le plus souvent infinitésimales, inscrites sur les murs du LPC

Valeurs de différents rayonnements ionisants, le plus souvent infinitésimales, inscrites sur les murs du LPC. © CEA

Tout au long de notre parcours, nous apercevons, du sol au plafond, un impressionnant maillage de chiffres et signes étranges... Ces annotations informent et retranscrivent, à chaque point les valeurs de différents rayonnements ionisants, le plus souvent infinitésimales, cartographiés en 2017 lors du transfert des INB du CFCa entre Areva NC (aujourd’hui Orano), qui était alors en charge du chantier, et le CEA, qui l’a repris.

Plongée dans la... plongée

A l’Atelier de Traitement des Déchets (ATD) du LPC, où est installée l’unité de cryotraitement* en cours de démantèlement, on découvre des « plongeurs » s’apprêtant à intervenir. A l’habillage, la tension est palpable et la concentration maximale. 

Les plongeurs revêtent leurs combinaisons

Un plongeur finit de s'habiller, avec l'aide du surveillant de plongée. © P. Dumas / CEA


Ces opérateurs, protégés de la contamination par une combinaison étanche et ventilée en surpression, sont chargés de la découpe très méticuleuse d’ équipements (caisson de lavage, broyeur, tunnel de cryogénie, ,...). Objectif à terme : enlever toutes les parties contaminées et qu’il ne reste plus de l’ATD que les murs en béton. Leur tenue, qui les alimente en air contrôlé en permanence, venu d’une centrale de production d’air respirable, afin d’éviter toute contamination, fait l’objet d’un soin méticuleux : chacun reste très attentif à ne pas la percer, et se soumet avant et après la plongée à des vérifications minutieuses.


VidéoLa plongée en vidéo

A travers une vitre plombée, nous regardons les plongeurs en action. La découpe des éléments se fait très progressivement, en paquets pour qu’ils puissent ensuite rentrer dans des fûts de déchets. « Pour chaque plongée, nous avons un scénario établi à l’avance, explique Jérémy Lopez, plongeur Orano-DS, entité du groupe Orano spécialisée dans l’assainissement-démantèlement, sous-traitant du CEA sur le chantier du CFCa. Il n’est pas question de partir à l’aventure, il faut respecter à 100 % les modes opératoires et se demander à chaque fois si tout est bien sécurisé avant de procéder à quoi que ce soit. Il faut aussi avoir l’esprit d’équipe, c’est absolument essentiel. » D’autant qu’au sein de l’équipe, constituée d’un surveillant de plongée et d’un assistant, d’un déshabilleur et de deux plongeurs, les rôles tournent régulièrement et que la sécurité des uns dépend de la vigilance des autres.

Les plongeurs en action

Le surveillant de plongée, assisté ici par un correspondant déchets radioactifs veillant au bon conditionnement des déchets (à gauche) et le plongeur en action (à droite). © P. Dumas / CEA


En contact permanent avec eux, le surveillant les guide pas à pas. « Les plongeurs sont chacun équipés d’oreillettes, de micros et de haut-parleurs, explique Stéphane Baratella, chef d’équipe Orano DS, aujourd’hui surveillant de plongée. Je vois tout ce qui se passe via des écrans de contrôle. Mon rôle est de faire appliquer aux plongeurs les tâches dans l’ordre et la manière définis. En plongée, on est ultra-concentré et focalisé sur la mission et on ne voit pas forcément tout. Nous avons, au poste de surveillance, un œil extérieur et du recul. »

Le surveillant de plongée et l'assistant

Le surveillant de plongée est en contact audio permanent avec les plongeurs et les guide via des écrans de contrôle. © P. Dumas / CEA


Les plongées n’ont lieu que deux fois par jour et n’excèdent pas deux heures, habillage et déshabillage inclus, tant cette opération est exigeante.
« Il faut être en bonne condition physique pour être plongeur. Je fais beaucoup de sport, du vélo et de la course. Le métier est difficile mais je l’apprécie parce qu’il est très « terrain », très stimulant, on voit immédiatement le résultat. On se sent vraiment utiles et on est fiers de contribuer concrètement à ce chantier », ajoute Jérémy Lopez.

Une étape cruciale : la gestion des déchets

Les colis de déchets doivent ensuite être évacués, après identification et caractérisation. « D’où l’importance de la mesure. Dans tous les chantiers de démantèlement, vous verrez a minima une cellule de mesure et les moyens de caractérisation pour évacuer vers la bonne filière », précise Julie Rosello , ingénieur sûreté nucléaire. Plus loin, dans une cellule annexe dédiée, nous attendent les déchets entreposés. Ici, on compte les fûts pour les évacuer ensuite vers les filières adéquates. « La gestion des déchets au cours d’un chantier de démantèlement représente un enjeu crucial », souligne Marc Juanola. « Il est nécessaire de prendre en compte dès le début, lors de la préparation du chantier, l’organisation des entreposages de déchets, leur évacuation, afin d’éviter ensuite des situations bloquantes lors de l’exécution des travaux. »

Fûts de déchets entreposés

Les fûts de déchets font l’objet d’une rigoureuse traçabilité avant leur évacuation vers des installations d’entreposage CEA ou de stockage définitif géré par l’ANDRA © P. Dumas / CEA

Mais avant cela, il faut suivre plusieurs protocoles administratifs et techniques afin de garantir la traçabilité et la meilleure identification possible des déchets produits. Les déchets sont ainsi rigoureusement contrôlés, mesurés radiologiquement à l’aide de chaînes de comptage par spectrométrie gamma et/ou neutron, tracés, déclarés et archivés informatiquement dans des bases de données spécifiques dédiées. « Je suis en quelque sorte le contrôleur technique de dernier niveau qui vérifie que le déchet est conforme, qu’il n’y a pas de déchets interdits à l’intérieur des containers ou plus de déchets que ce qui est autorisé, que les déchets vont dans la bonne filière et que l’on respecte bien les différentes spécifications pour pouvoir évacuer le colis », précise Frédéric Trossat, correspondant déchets des INB.

Avant son départ de l’installation, chaque colis de déchets radioactifs est contrôlé radiologiquement.

Avant son départ de l’installation, chaque colis de déchets radioactifs est contrôlé radiologiquement. © P. Dumas / CEA

Une fois ces démarches réalisées, les transports et les évacuations des colis de déchets vers les filières spécifiques de traitement des déchets radioactifs de Cadarache ou d’entreposage gérées par l’ANDRA (CIRES ou CSA ) sont alors planifiées auprès des installations concernées avec le Bureau Transports de Cadarache.

Place nette à l’ATPu

A quoi ressemble une installation après démantèlement ? L’ATPu, dont l’étape de dépose des procédés est en train de s’achever, donne le la : l’installation est quasi vide et l’on peine à imaginer où se situaient les tuyaux de transfert, canalisations, chaînes de fabrication, boîtes à gants, systèmes de ventilation, fours, cuves, équipements mécaniques dans la soixantaine de locaux de cette INB... Un panneau décrivant toutes les étapes du démantèlement réalisées par Orano nous rappelle l’ampleur de la tâche. Le chantier prendra fin vers 2040, lorsque l’installation sera complètement assainie. Entre-temps, l’ATPu va servir d’entreposage intermédiaire des déchets issus de la démolition du LPC, pour les trier, les caractériser et les reconditionner.


Cellule 8 Atpu
Cellule 8 (schéma en bas à droite) de l'Atpu avant (en haut à gauche), pendant (à droite) et après démantèlement (en bas à gauche) © O. Borgogno

« L’ATPu et le LPC font partie des 36 installations civiles ou de défense que le CEA doit démanteler, avec des problématiques différentes à traiter pour chaque installation. L’assainissement-démantèlement mobilise plus de 1 100 agents du CEA et bénéficie d’une dotation de 740 millions d’euros par an, résume Eric Fontanay. Ce secteur représente ainsi un véritable vivier d’opportunités professionnelles, avec une large palette de métiers et de savoir-faire. Sans compter les programmes de recherche pour lever de potentiels verrous technologiques rencontrés au quotidien. L’assainissement-démantèlement de nos installations du passé constitue ainsi une véritable filière d’avenir. »

Les étapes d’un chantier d’assainissement-démantèlement

L’objectif des opérations d’assainissement démantèlement est de retirer la radioactivité apportée au cours de l’exploitation de l’installation. L’exploitant doit en effet faire revenir l’installation à son état initial (avant exploitation) sur le plan radiologique et chimique.

Le compte à rebours s’enclenche au moins deux ans avant la mise à l’arrêt définitif de l’installation. Premières étapes : connaître parfaitement l’état initial de l’installation et définir l’état final visé, élaborer le scénario d’assainissement-démantèlement le plus efficient, tant sur le plan technique, économique que temporel. Le tout pour préparer le dossier de demande de démantèlement, qui sera soumis à l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Sont également évalués les travaux mis en œuvre, le type et les risques potentiellement générés par ces opérations, la quantité de déchets produits. Ces données vont permettre d’adapter le référentiel de sûreté, respecté à la lettre et strictement mis à jour tout au long de la vie d’une installation, puisque l’installation change de statut juridique lorsqu’elle est arrêtée puis démantelée.

A cette étape, en attendant le décret d’autorisation obtenu auprès de l’ASN, sont conduites les opérations préparatoires au démantèlement (OPDEM) qui consistent souvent au retrait des matières et combustibles et à la préparation des locaux pour pouvoir effectuer le démantèlement.

Une fois le décret obtenu, les locaux et équipements font l’objet d’une investigation radiologique, les zones d’accès et de circulation sont organisées et délimitées, l’éventuelle ventilation de chantier mise en place. 

Le démantèlement en tant que tel peut démarrer : démontage des équipements présents, puis conditionnement des déchets et évacuation vers des centres de stockage ad hoc. L’installation est ensuite assainie (on élimine la radioactivité résiduelle dans les structures du génie civil et des sols et tout autre substance dangereuse restante).

A l’issue du chantier d’assainissement-démantèlement, des contrôles sont réalisés afin de vérifier que l’on est bien revenu à l’état initial. C’est sur la base de cette démonstration que l’INB est déclassée et radiée de la liste des INB.


*L’unité de cryotraitement permettait, après fragilisation par cryogénie, le broyage d’objets contenant des matières radioactives (déchets, fûts) et le lavage des fragments broyés afin de récupérer la matière valorisable.

Haut de page

Haut de page