Emprisonnée dans la banquise 90 % du temps, Tara Polar Station a pour ambition d'améliorer les connaissances sur l'un des environnements les plus extrêmes de notre planète, où le réchauffement est trois à quatre fois plus rapide que dans le reste du monde : l'océan Arctique central. Les recherches porteront sur l'atmosphère, la banquise et les écosystèmes marins.
D'ici à 2046, Tara Polar Station réalisera dix expéditions scientifiques successives, chacune d'une durée de deux ans. Chimistes, biologistes, ingénieurs, physiciens, glaciologues, océanographes, mais aussi artistes, journalistes et marins vivront et travailleront ensemble à bord tout au long de l'année, y compris pendant les longs mois de nuit polaire. Testée dans les conditions polaires en 2025, cette base polaire dérivante de 26 mètres de long est capable de résister à des températures inférieures à -50 °C. Pour la première fois, l'environnement arctique, les structures de l'atmosphère, de neige, de la glace et de l'océan sous-jacent, leurs interactions, l'impact sur ces milieux des polluants chimiques, la biodiversité microbienne et son rôle dans la chaîne alimentaire polaire et les grands cyclesbiogéochimiques seront étudiés de manière continue, tout au long de l'année et sur le long terme.
Entretien avec Éric Pelletier, chercheur embarqué sur Tara Polar Station
Eric Pelletier, Directeur de recherche au Genoscope (CEA-Jacob/CNRS/Université d'Evry), embarquera cet été pour plus de 9 mois à bord de Tara Polar Station. A quelques jours du grand départ, il a répondu à nos questions pour revenir sur le rôle du CEA dans cette mission, sur les ambitions scientifiques de Tara Polaris I (2026-2027) et sur son ressenti personnel sur cette expédition hors norme.
Pourquoi le CEA a-t-il décidé de participer à Tara Polaris I ?
Le CEA est engagé aux côtés de la Fondation Tara Océan depuis ses débuts, il y a près de vingt ans. Dès les premières expéditions, nous avons contribué à l'étude de la biodiversité marine grâce aux approches génomiques permettant de mieux comprendre les micro-organismes qui peuplent l'océan et leurs interactions avec leur environnement.
Aujourd'hui, l'océan Arctique est l'une des régions les moins étudiées de la planète, alors même qu'il est au cœur des enjeux liés au changement climatique. Il s'agit de la région du monde qui se réchauffe le plus rapidement. Il était donc naturel pour le CEA de participer à Tara Polaris I, une expédition scientifique d'une ampleur exceptionnelle qui permettra d'accélérer les connaissances sur le climat et la biodiversité arctique.
Quels sont les principaux objectifs scientifiques de cette expédition ?L'Arctique est une véritable sentinelle du changement climatique. Notre mission consistera à observer, documenter et archiver son état actuel afin de constituer des archives précieuses pour les décennies à venir. Grâce aux analyses génomiques et au séquençage, nous pourrons suivre l'évolution de la biodiversité et mieux comprendre les mécanismes qui permettent à la vie de s'installer dans un environnement aussi extrême, de s'y maintenir même au cœur de la nuit polaire, et de nourrir toute la chaîne alimentaire de cet océan.
Nous chercherons également à mesurer les conséquences de la fonte des glaces et de la pollution, atmosphérique ou maritime, sur ces écosystèmes fragiles, tout en explorant la richesse du vivant arctique à la recherche de nouvelles espèces ou molécules pouvant ouvrir la voie à de futures applications scientifiques ou industrielles.
Le Genoscope du CEA-Jacob jouera un rôle central dans cette mission. Il assurera notamment le séquençage des ADN et ARN des échantillons prélevés au cours de l'expédition, afin d'étudier l'activité des communautés microbiennes et leur capacité d'adaptation aux conditions extrêmes.
Sur le plan humain, comment abordez-vous cette aventure hors du commun ?
Neuf mois dans l'Arctique, c'est un véritable défi. Ce sera un saut dans l'inconnu comme je n'en ai jamais vécu. Mais avant tout, ce sera une aventure scientifique exceptionnelle, dans un environnement qui n'a rien à envier aux missions spatiales en matière de contraintes. D'ailleurs, le parrain de Tara Polar Station est Thomas Pesquet, et la comparaison n'est pas anodine : nous évoluerons dans un milieu complètement isolé, sans possibilité de ravitaillement pendant plusieurs mois. Les conditions seront particulièrement exigeantes, nous aurons des températures pouvant descendre jusqu'à -40 ou -50 °C, plusieurs mois de nuit polaire, et même des ours polaires comme voisins.
Le programme scientifique sera particulièrement intense, avec 220 protocoles d'observation déjà planifiés. Un des moments les plus attendus sera le retour de la lumière au printemps, lorsque nous pourrons observer le réveil de la vie microbienne et la remise en marche de tout l'écosystème arctique. C'est une occasion unique d'étudier ces phénomènes dans des conditions exceptionnelles.
C'est cet ensemble qui rend cette aventure si unique : un marathon scientifique hors norme et une expérience humaine enrichissante, que j'ai hâte de vivre.
Crédit photo : Maéva Bardy – Fondation Tara Océan