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Comment le cerveau « fabrique-t-il » notre expérience du temps vécu ?


​Une équipe du CEA-Joliot (NeuroSpin) a tenté de répondre à cette question en analysant des expériences vécues en conditions réelles (temps confiné pendant la pandémie de Covid-19) ou en réalité virtuelle (visionnage de vidéos) et en mesurant des ondes cérébrales par magnétoencéphalographie. 
Publié le 27 mars 2024

Siège de la conscience du soi et du monde, notre cerveau orchestre des masses d'informations corporelles et le flot de nos pensées. Sollicité de manière incessante, comment parvient-il à stabiliser notre rapport au temps et à produire notre perception familière du « temps qui passe » ?

Selon une hypothèse fondatrice de la cognition, le cerveau segmente le flux continu d'informations en événements discrets et manipulables. En d'autres termes, il attribue des « représentations mentales » à la « durée » (définie comme la mesure d'un temps) et à la « vitesse » de passage du temps (défini comme le taux de changement par unité de temps).

La perception du temps pendant la pandémie de Covid-19

Le temps psychologique est influencé par des facteurs multiples tels que l'éveil, l'émotion, l'attention, l'ennui ou la mémoire. Il peut exister un lien causal entre ces facteurs. Ainsi par exemple, plus la charge mentale est lourde, moins on prête attention au temps et plus ce temps s'efface de notre mémoire. Ces effets cognitifs, bien documentés en laboratoire, sont-ils aussi présents dans la vie réelle ?

Pour le savoir, des chercheurs ont exploité un ensemble de données recueilli en ligne pendant la pandémie de Covid-19, afin de tester si la quantité d'informations stockées en mémoire de travail affecte la durée et la vitesse de passage du temps perçues (lire Le temps ralenti du confinement).

Les résultats montrent que durée et vitesse sont affectées de manière distincte par l'isolement social et ont conduit les auteurs à étudier l'influence de la charge cognitive sur les différentes expériences du temps.

Durée et vitesse de passage du temps ressentis

Plus concrètement, les chercheurs ont étudié comment la survenue d'événements affecte deux expériences temporelles de la vie quotidienne, reproduites en réalité virtuelle : l'attente d'un train.

Les participants attendent sur un quai de gare pendant quelques secondes, au cours desquelles se produisent différents événements : un train démarre, d'autres voyageurs arrivent ou font les cent pas, etc. En fin de séquence, ils doivent qualifier les deux vidéos (https://youtu.be/f5HGAv1-Fdc et https://youtu.be/d1V7qc5C--o) de courte ou longue (tâche de durée) et de rapide ou lente (tâche de vitesse de passage du temps).

Résultat : un grand nombre d'événements allonge la durée subjective et accélère la vitesse de passage du temps ressenti. En particulier, la durée et la fréquence des événements affectent l'estimation de la durée, alors que le taux de changement affecte celle de la vitesse de passage du temps. De manière surprenante, les évaluations de vitesse sont effectuées plus rapidement que celles de durée.

La perception de la durée dériverait-elle de la vitesse, et non l'inverse ? Dans l'ensemble, ces résultats suggèrent que des mécanismes neuronaux distincts sous-tendent ces deux expériences phénoménologiques du temps.

Des ondes cérébrales, indicatrices du temps vécu

Les scientifiques se sont enfin focalisés sur la question de la durée subjective, en relation avec des rythmes cérébraux considérés depuis plus d'un siècle comme l'horloge interne régissant notre conscience du temps : les ondes « alpha » (~7-14 Hz). Celles-ci se manifestent par des bouffées d'activité intermittentes ou oscillatoires irrégulières et sont également des marqueurs de l'état de conscience chez l'humain.

Avec une approche expérimentale minimaliste, les chercheurs ont enregistré ces ondes par magnétoencéphalographie et montrent qu'elles peuvent contribuer au temps vécu : sur une période donnée, la durée relative des bouffées d'ondes alpha indique de manière fiable l'estimation rétrospective de la durée vécue par le participant. Fait remarquable, cette relation ne se vérifie que lorsque l'individu ne prête pas attention au temps et disparaît sinon.

Ces observations suggèrent que, sur une échelle de quelques minutes, l'activité cérébrale alpha marque notre expérience temporelle, offrant ainsi un nouvel éclairage sur la manière dont notre cerveau gère le temps.



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